Interdire les œufs de batterie d’ici 2022 : un délai impossible à tenir

Le gouvernement veut interdire dans les magasins d’alimentation les œufs en boîte issus de poules élevées en cage d’ici 2022. Pour la grande distribution et les agriculteurs, la transformation des élevages ne peut pas se faire en si peu de temps.

L’ENQUÊTE DU 8H

Il a dû marcher sur des œufs. Emmanuel Macron a inauguré samedi le Salon de l’agriculture, et a dû se frotter au contact des éleveurs, avec notamment quelques échanges tendus à propos du glyphosate. Autre dossier agricole sensible, jusqu’à présent relativement passé inaperçu mais avec une autre interdiction à venir, celui des œufs. En effet, en 2022, les œufs de poules élevées dans des cages seront bannis des supermarchés. Sur Europe 1, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, a confirmé cet engagement de campagne. La promesse pourtant, semble difficilement tenable en si peu de temps.

L’inquiétude des agriculteurs. Les éleveurs de poules pondeuses en cages ont déjà dû s’adapter à une révision de la législation il y a seulement six ans. Des nouvelles normes les ont obligés à s’endetter pour acheter des cages plus grandes. “Les services de l’État, en 2011, nous ont envoyés un courrier nous interdisant de continuer de produire dans nos élevages. Tous les producteurs de France ont été avertis, et ont dû transformer leurs bâtiments. Nous on n’a pas pu transformer l’ancien, on a dû reconstruire à côté, et on est repartis sur un investissement de 2 millions d’euros, amorti sur 15 ans, donc jusqu’en 2027”, raconte Jérôme Tassart, qui élève dans la Somme 78.000 poules dans un hangar.

Ce professionnel ne cache pas son inquiétude face aux promesses de campagne du président de la République. “Monsieur Travert nous dit aujourd’hui : vous devez stopper. Moi, je ne vois pas comment on peut faire.” Ils sont 400 élevages en France à utiliser des cages. Le secteur reste minoritaire, mais comme sa production est plus importante, il représente deux poules sur trois, soit 33 millions de bêtes.

ENTENDU SUR EUROPE 1
“On marche sur la tête, c’est grotesque, c’est pour se faire mousser, le ministre est allé beaucoup trop vite”

Deux poids, deux mesures. L’engagement d’Emmanuel Macron, néanmoins, ne concerne que les œufs vendus tels quels en supermarchés. Les œufs utilisés dans les plats préparés vendus en grande surface, tels que les mayonnaises ou les gâteaux, proviendront encore d’élevages avec des cages. La mesure que veut mettre en place le gouvernement apparaît donc hypocrite aux yeux de l’association L214, qui lutte notamment contre les élevages en batterie. Sa porte-parole Brigitte Gothière émet également des doutes sur la viabilité juridique du dispositif. “Comment interdire la vente d’un produit qui, par ailleurs, serait produit légalement ? Alors qu’avec une interdiction totale d’élever des poules en cages, là on est dans de la logique, c’est très facile.” Un argument également mis en avant par le syndicat des producteurs d’œufs.

Bientôt obligé d’importer ? Mais aujourd’hui, la grande distribution a déjà commencé à renoncer aux œufs de poules en cages. On n’en trouve plus chez Monoprix. Carrefour, Intermarché et Auchan, qui se sont engagés à les faire disparaître, mais d’ici 2025, soit trois ans après la limite que veut imposer le gouvernement. “On marche sur la tête, c’est grotesque, c’est pour se faire mousser, le ministre est allé beaucoup trop vite”, s’emporte un grand distributeur français. Cette même source a une crainte, celle que la France soit obligée d’importer ses œufs.

Crainte partagée par le président du Comité pour la promotion de l’œuf, Philippe Juven, qui prend l’exemple des pays qui ont mis en place cette interdiction. “La Suisse, et l’Autriche plus récemment, dans les mois ou l’année qui a suivi cet arrêt brutal, est devenu totalement dépendante des importations d’œufs. Matériellement, ça n’est pas possible de transformer un parc de bâtiments comme ça, du jour au lendemain”. Une situation qui serait d’autant plus absurde quand on sait que la France est aujourd’hui leader en Europe, avec quatre milliards d’œufs produits chaque année.

 

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